LISEZ QUELQUES EXTRAITS
Sur cette page, vous trouverez quelques extraits des livres écrits par Raymond Paquin. Ces textes sont publiés sur ce site avec l'aimable autorisation des Éditions Quitte ou Double.
Bonne lecture !



Mon cœur préfère la vie d’oiseau
Il est mort le 8 mai de l’an 2000, dans le petit appartement miteux qu’il avait loué un an après la sortie commerciale de Dehors Novembre, au deuxième étage d’un duplex qui appartenait à une famille de traiteurs italiens qu’il aimait bien, sur la rue Rachel, à Montréal. Voilà pour les lieux communs.
Il s’est enfoncé un grand couteau de cuisine dans le cœur et il s’est labouré les entrailles sans répit et sans merci, jusqu’à ce que la mort ait pitié de lui. Voilà pour le drame.
Il faisait encore nuit quand son âme s’est finalement détachée de son corps...
* * *
Mercredi 10 mai 2000, 14 heures 50
J’étais là avant tout le monde, mais je ne suis pas monté à l’étage. Je devinais qu’il s’était fait hara-kiri et je m’en voulais à mort de ne pas l’avoir traîné de force à l’hôpital quand il s’était mis à délirer. J’avais honte de l’avoir « laissé tout seul au bord de la catastrophe » avec les mots de Mishima, de Lautréamont, de Cioran et des autres faux prêtres qui avaient documenté sa longue descente aux enfers.
* * *
Mercredi 10 mai 2000, 16 heures
Le policier qui m’a interrogé avait l’air d’un finissant de l’École Nationale de Police de Nicolet. Il avait dressé un constat qui m’aurait fait rire en d’autres circonstances et il avait tenu à me le lire :
(de mémoire)
LA VICTIME DE L’ÉVÉNEMENT QUI S’EST PRODUIT AU 863 DE LA RUE RACHEL, À MONTRÉAL, SEMBLE
ÊTRE L’OCCUPANT DES LIEUX. IL S’AGIT D’UN MÂLE DE TYPE CAUCASIEN.
ÂGE APPROXIMATIF : 35-40 ANS
TAILLE APPROXIMATIVE : 1 MÈTRE 70-75
POIDS APPROXIMATIF : 65-68 KILOS
YEUX : BRUNS
SIGNE PARTICULIER : NÉANT
L’ÉVÉNEMENT SEMBLE S’ÊTRE PRODUIT DANS LA NUIT DU 8 AU 9 MAI 2000. LA VICTIME ARBORAIT
DES MARQUES DE VIOLENCES MULTIPLES SUR TOUT LE CORPS...
Je l’ai interrompu.
— L’événement ? Quel événement ? C’est un suicide, non ?
— C’est vous qui l’dites.
— Y s’est pas suicidé ?
— C’est moi qui pose les questions. Permis de conduire, s’il vous plaît...
À un certain moment, il a quitté la pièce sans refermer la porte derrière lui. J’en ai profité pour jeter un coup d’œil dans le corridor. Il y avait là un policier en uniforme et un enquêteur en civil. Ils parlaient fort. Je n’ai pas pu et je n’ai surtout pas voulu m’empêcher d’entendre ce qu’ils se disaient :
Le policier : « J’ai jamais vu ça d’ma vie. »
L’enquêteur : « J’ai l’impression qu’il a pointé la lame de son couteau sur son ventre et qu’il a carrément foncé dans l’mur. Y a pas d’autre explication possible. »
Le policier : « J’veux ben, mais ça explique pas toute... Le couteau taché dans l’évier, par exemple, les lacérations au cou, les bleus, le sang partout... »
L’enquêteur : « C’est un suicide, mon ami. Tu peux gager ta paye là-dessus. »
Je pensais, comme l’enquêteur, que Dédé avait dû s’éventrer lui-même. Il couvait un instinct de mort que les événements de sa vie et la lecture de Mishima avaient lentement cristallisé. Il avait en outre cette « énergie extraordinaire qui fait faire les choses extraordinaires » (Stendhal).
Cyclothymique ? Il l’était certainement. Quant à savoir s’il était maniaco-dépressif, je n’en suis pas sûr. Il faudrait que j’en parle à Guy Latraverse.
* * *
Vendredi, 5 mai 2000
— Allô Li-i-i-ise...
Il avait ce que Lise appelait « sa petite voix ».
— Allô !
Sa voix à elle était chantante, comme toujours quand elle répond au téléphone.
— Pendant qu’j’y pense, j’ai des chèques à t’faire signer.
— C’est urgent ?
— Laisse-moi regarder... Y a celui d’Vander qui presse un peu.
Lise et Dédé se « sentaient » trop pour entrer dans les détails. Deux Scorpions.
— Mercredi, 2 heures ?
Inquiète, elle lui avait fait promettre de se reposer.
— As-tu besoin de quelque chose ?
Elle avait beau être inquiète, elle était tout de même loin de se douter qu’elle venait de lui parler pour la dernière fois de sa vie...
© Quitte ou Double et Raymond Paquin (2004). Tous droits réservés.

Avant-propos
J’ai connu Gilles Proulx à la salle des nouvelles de CKLM, un peu après la Crise d’octobre. Il débarquait de Paris où il avait suivi un stage à Radio Luxembourg. Il avait 30 ans et une tête de parachutiste français.
J’avais 23 ans et j’arrivais de mon Abitibi natale. J’avais les cheveux longs et une tête de drop-out comme il y en avait beaucoup dans les années 1970. Comme la plupart des gars de mon âge, je grattais une douzaine d’accords sur une guitare acoustique à bon marché. Je connaissais par cœur tout le répertoire de Bob Dylan et de John Lennon.
Il était bien plus politisé que moi. Il était tombé sous le charme des indépendantistes de la première heure et il rêvait avec eux d’un Québec français, libre et souverain.
Je le trouvais un peu trop conservateur à mon goût et j’imagine qu’il me trouvait un peu trop « rive gauche », mais nous avions assez d’atomes crochus pour faire avec.
Il n’avait pas terminé sa onzième année. Moi non plus.
Il était agressif. Moi aussi.
Il aimait les filles. Moi aussi.
Il les « sérénadait » toutes. Pas moi. Je préférais, et de loin, les bras de fer avec mes compagnons de travail.
J’étais deux fois plus gros que lui, mais je n’avais pas la moitié de cet ego démesuré qui fait les vrais battants. Je ne suis ni plus ni moins dangereux qu’un ours noir. Je ne chasse que lorsque j’ai faim. Gilles chasse tout le temps. Il chasse pour chasser. Pour le plaisir de la traque et pour la bataille elle-même, ce qui lui donne un avantage immédiat sur la plupart de ses adversaires.
Il était comme ça en 1970.
Il est encore comme ça en 2005.
Je l’ai perdu de vue en 1973 quand il s’est présenté aux élections aux côtés des Charron, Lazure, Lévesque et compagnie. Battu par 621 voix dans Anjou, il était rentré à CKLM en invoquant une disposition de la convention collective.
La direction, qui en avait assez de ses congés sabbatiques à répétition, de ses coups de gueule et de sa désinvolture, avait alors décidé de le mettre sur une tablette en attendant qu’il se décide à partir de lui-même.
Un matin de 1974, le directeur de l’information est venu me voir à la Programmation (on m’y avait transféré l’année d’avant).
— Proulx commence à CKVL lundi. Tietolman est v’nu l’chercher.
Je ne lui ai pas posé de questions. Les salles de nouvelles sont des terminus d’autobus. On y croise des gens qui vont, qui viennent et qui ne reviennent pas toujours...
Trente et un ans allaient passer avant que le hasard ne nous remette en présence l’un de l’autre. Je petit-déjeunais au Parthénon de l’Île-des-Sœurs où j’essayais vainement d’attirer l’attention de Nanette, la serveuse la plus insaisissable en ville, quand il est apparu au bout d’une allée. C’était comme si nous nous étions vus la veille.
— Comment vas-tu, mon vieux Raymond ?
J’ai tiqué. Personne ne m’appelle jamais « mon vieux Raymond ».
Il s’est assis à ma table.
— Thérèse Parisien a parlé de ton livre à mon émission.
J’en avais justement un exemplaire dans ma mallette. Je le lui ai dédicacé. Il a paru touché. Nous avons parlé jusqu’à plus soif...
C’était il y a six mois.
Pour l’avoir souvent écouté à CKVL, à CJMS, à CKAC et au 98,5 FM, je croyais tout savoir de lui : ses frasques, ses coups de gueule, ses empoignades avec les cols bleus de Jean Lapierre et les contre-bandiers de Kanesatake, son nationalisme déçu, ses défaites politiques, ses voyages autour du monde, sa passion pour l’Histoire et pour les femmes et l’admiration sans borne qu’il voue à Ben Weider.
Mais tout cela n’était que la pointe de l’iceberg. Figurez-vous qu’il a écrit onze livres, dont une Petite histoire de la Nouvelle-France qui s’est vendue à 23 000 exemplaires. Il est citoyen honoraire du Maroc, on lui a collé la Légion du Mérite napoléonien et la médaille Bene Merenti De Patria, l’Association des radiodiffuseurs lui a décerné deux Ruban d’or et ses reportages lui ont valu les prix Judith-Jasmin, Sam-Ross et Charlie-Edwards, sans parler de la Médaille du Mérite français ni même de celle de la Communauté urbaine de Montréal que Vera Danyluk lui a remise en 2001. Il a enseigné onze ans à l’Université de Montréal et il a été chargé de cours à l’Université de Dakar, au Sénégal.
À 65 ans, 5 pieds 7 pouces et 168 livres, il lui arrive encore de « poivrer » des « taupins » de 200 livres.
En trente ans, il a déménagé vingt-trois fois.
Il a sorti le boxeur Alex Hilton de la misère et il a offert à Régis Lévesque la vieille Cadillac blanche dont il avait rêvé toute sa vie.
Il a du cœur, du charme, des couilles et du talent. Il est ce qu’il dit qu’il est et il fait toujours ce qu’il dit qu’il va faire. Ce n’est pas rien.
Ses défauts sont gros comme des cathédrales, il est un peu pas mal pisse-vinaigre et il n’est pas beaucoup plus parlable que Jean-Paul II, mais sa droiture morale, son indéfectible dévouement à la « cause », son insatiable curiosité, sa loyauté, son amour de la patrie, son énergie et son désir de vaincre me séduisent complètement.
C’est mon unique parti pris.
J’aime la bête, mais je n’essaierai pas de vous faire croire qu’elle est inoffensive. Je veux juste savoir ce qu’elle mange en hiver.
Je ne le lâcherai pas tant qu’il n’aura pas craché le morceau.
© Quitte ou Double et Raymond Paquin (2005). Tous droits réservés.

Le gros complexe au bout du stationnement
2005
Je le connaissais sans le connaître. Il était pour moi un peu plus qu’un inconnu et un peu moins qu’une connaissance. Je savais qu’il s’appelait Luc Maurice, qu’il habitait à l’Île-des-Sœurs, qu’il lui arrivait d’acheter des Player’s filtre à l’unité, qu’il enfilait les bols de café au lait et les cocktails de jus de fruits à un rythme d’enfer, qu’il roulait ses manches de chemise et qu’il connaissait à peu près tous les habitués du Café Vienne.
Nos conversations, pour chaleureuses qu’elles étaient, ne dépassaient jamais le stade préliminaire.
Un jour, au Café Vienne, quelqu’un m’a glissé quelque chose à l’oreille.
— Tu vois, le gros complexe au bout du stationnement ?
— Ambiance ?
Je venais justement de lire quelque chose là-dessus dans la dernière édition du Magazine, l’hebdo de l’Île-des-Sœurs, et j’avais entraperçu, à partir d’un abribus qui donne sur la Place du Commerce, un panneau sur lequel il y avait d’écrit « Ambiance ».
— Ça appartient à Luc Maurice, le gars en chemise bleue, là-bas. Le connais-tu ?
— Oui et non...
— Y vient de louer un trois et demi à ma grand-mère. J’ai vu le DVD de présentation. J’vivrais là n’importe quand...
Il jouait machinalement avec ses lunettes de lecture quand je suis arrivé à sa hauteur. D’où nous étions, nous avions une vue imprenable sur son complexe. Je dois dire que j’étais assez impressionné.
Je lui ai fait part de la conversation que je venais d’avoir et je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander s’il faisait vraiment dans l’immobilier.
— Oui et non... Je construis des complexes résidentiels pour retraités, c’est vrai, mais je ne me considère pas comme un promoteur immobilier. Je fournis des services et des soins à des personnes retraitées autonomes, semi-autonomes et en perte d’autonomie cognitive ou physique. Il ne me viendrait pas à l'idée de bâtir un hôtel ou un immeuble à condos, par exemple.
Si je ne m’étais pas retenu, je me serais assis à sa table et je l’aurais cuisiné d’aplomb, mais je me suis gardé une petite gêne. Je m’en suis plutôt tenu aux généralités.
— C’est ouvert ?
— On ouvre le 1er juillet.
— Il y a combien d’appartements à louer là-dedans ? Cent ? Deux cents ?
— 209 appartements autonomes et 48 studios de soins.
Je ne l’ai pas questionné là-dessus non plus.
— Tu te donnes combien de temps pour louer tes appartements-machins ?
— Si tout se passe comme prévu, je devrais avoir signé 70 % de mes baux d’ici deux mois.
— Sérieux ?
— C’est bien parti, en tout cas. Les retraités ont l’air de se passer le mot.
— Fais-tu de la publicité ?
Je lis les journaux, j’écoute la radio, je regarde la télévision et, comme tous les résidants de l’Île-des-Sœurs, je reçois des prospectus et des tracts publicitaires à la tonne, mais je n’avais encore rien lu, rien entendu et rien vu qui ressemblât à une publicité du Groupe Maurice.
— J’annonce dans les revues spécialisées. Nos études de marché ont démontré que l’Île-des-Sœurs était l’endroit idéal pour construire le genre de complexe résidentiel haut de gamme que j’avais en tête.
Je n’ai pas insisté.
— 70 % avant l’ouverture ?
— 75, si possible...
— J’te paye un café si tu y arrives.
Je suis retourné dans mon monde et je l’ai laissé dans le sien.
(...)
Un samedi, j’ai lu dans le Magazine de l’Île-des-Sœurs que le président du Groupe Maurice venait d’offrir sept systèmes de climatisation à autant de CHSLD publics qui n’avaient pas les moyens de s’en payer. Je ne suis pas méfiant de nature, mais j’avoue que j’ai tiqué. Je me suis demandé s’il y avait trouvé son compte, s’il y avait un calcul quelconque derrière la générosité désintéressée que sous-entendait son geste.
Un philanthrope, le président du Groupe Maurice ?
J’essayais de me faire une idée là-dessus en me promettant de lui en glisser un mot à l’occasion, quand je suis tombé sur le père d’un de mes amis qui se targue de le « connaître personnellement », comme il dit.
Je sirotais un thé vert au Café Vienne en feuilletant la section Arts et Spectacles de La Presse quand il s’est assis en face de moi en se dandinant à la façon d’un colonel d’opérette. Il était bizarrement chapeauté. Devinant que j’allais lui tirer la pipe, il a soulevé ce qu’il appelait son canotier et il m’a poussé un bout de chansonnette :
C’est le plus beau jour de ma vi-e
J’ai retrouvé mon chapeau
Dernier étage de ma coquetteri-e
C’est le soulier de mon cerveau
J’allais contre-attaquer quand je me suis rappelé qu’il se vantait régulièrement de « crécher » à Ambiance (l’expression est de lui). Je lui ai demandé s’il avait lu l’article de Pierre Vigneault, le rédacteur en chef du Magazine de l’Île-des-Sœurs.
— Lequel ?
— Celui-là.
J’en avais une copie dans mon porte-documents.
— C’est extraordinaire, non ?
— Laisse-moi au moins le temps de le lire... Tu permets que je remette mon chapeau ?
S’il ne l’a pas lu trois fois, il ne l’a pas lu une fois. Il a finalement consenti à me répondre.
— Ça ne me surprend pas de lui.
— Vous en connaissez beaucoup, vous, des hommes d’affaires capables de faire ça ?
— T’es drôle, toi...
Il m’a expliqué que Luc Maurice était un homme de cœur et que mon scepticisme « sentait le baby boomer à plein nez ».
— J’ai 81 ans, mon garçon. Des beaux parleurs, des brouteux pis des vanteux, j’en ai rencontré un pis un autre. Si t’essayes de m’passer une couleuvre, tu vas t’apercevoir que j’ai encore pas mal de répondant. Quand monsieur Maurice me dit qu’il est content d’me voir, je le crois. On parlait d’ça l’autre jour, à la salle à manger. Cet homme-là nous aime pour de vrai. Ça nous aide à nous sentir bien d’avoir l’âge qu’on a. À nos âges, on a toujours peur de déranger, d’être de trop... Pose-toi pas d’questions : s’il leur a offert des systèmes de climatisation, c’est parce qu’il a entendu dire qu’ils en avaient besoin. Un point, c’est tout. Y s’passe pas une journée sans qu’il nous remercie de l’aider à réaliser ses rêves. Va faire un tour aux Résidences du Marché. Parles-en à ses « pionniers », comme il les appelle. Ils étaient là quand il a ouvert sa première résidence.
— Où ça ?
— À Sainte-Thérèse.
— C’est pas Ambiance, sa première résidence ?
— T’es en retard dans les nouvelles, jeune homme. C’est sa cinquième. Au moment où on s’parle, il est en train d’en construire trois autres.
— Dans le style d’Ambiance ? J’ai de la misère à imaginer ça à Sainte-Thérèse...
— Ça ressemble pas à Ambiance pantoute. Ambiance, ça ressemble à l’Île-des-Sœurs, pis les Résidences du Marché, ça ressemble à Sainte-Thérèse. On n’est pas des extraterrestres, nous autres, les retraités. On change pas de milieu de vie comme on change de chemise. Luc Maurice a compris ça. Y demande pas à ses résidants de s’adapter, c’est lui qui s’adapte.
Quand nous nous sommes laissés, j’avais remisé mon scepticisme au vestiaire et j’étais tout disposé à croire que Luc Maurice était ce qu’il avait l’air d’être, c’est-à-dire quelqu’un de bien. Quelqu’un de très bien, même.
© Quitte ou Double et Raymond Paquin (2008). Tous droits réservés.
La folle virée de Featherbrain
Knowlton, 1941En bon Irlandais qu’il était, mon grand-père avait un caractère bouillant. Il avait une petite ferme à Knowlton, sur laquelle il tirait le diable par la queue. Pour joindre les deux bouts, il « faisait des heures » chez un avocat qui venait de racheter une entreprise familiale qui élevait et produisait vingt-cinq mille canards par année au Lac Brome.
Il avait beau avoir marié une Québécoise pure laine, il s’entêtait à ne nous parler qu’en anglais. C’était assez bizarre. — Grand-papa, c’est quoi, ton travail à la ferme de l’avocat ? — I feed ungrateful ducks. — Ça mange quoi, un canard ? — Lettuce, fruits, corn kernels... — Il en a combien de canards, ton avocat ? — Will you stop yacking, please ? Avec ça qu’il fumait comme une cheminée et qu’il levait le coude comme un cosaque...
Il
fréquentait les membres d’une petite colonie loyaliste, à Knowlton, et
il était connu jusqu’à North Hatley pour aimer la castagne. Je vais peut-être vous surprendre, mais je l’adorais. Il était
grognon, impatient et têtu comme une vieille mule, mais il était doux
comme un agneau.
Traditionnellement,
mon grand-père recevait la famille à Knowlton, le 25 décembre de chaque
année. Il invitait, en plus, quatre ou cinq de ses amis irlandais à
venir jouer des reels, des gigues, des slip jigs et des polkas. J’aimais
particulièrement une pièce qui s’appelait The Red Admiral Butterfly.
Elle faisait pleurer mon grand-père à tout coup.
Le Noël que je vais maintenant vous raconter m’a profondément marqué.
Nous sommes arrivés vers les trois heures de l’après-midi. Ma
grand-mère, ma mère et une vieille dame irlandaise que je ne connaissais
pas étaient déjà aux fourneaux.
— Qu’est-ce qu’on mange, ce soir ?
— Tu es bien curieux, mon garçon, répondit ma grand-mère. Il va y
avoir de la dinde, du jambon, des tourtières... et si ton grand-père
peut finir par arriver bientôt, il y aura aussi du canard poêlé.
— Où il est, grand-papa ?
— Il est parti chercher deux ou trois belles poitrines de canard. À
l’heure qu’il est, il devrait déjà être revenu. Il doit s’être accroché
les pieds quelque part.
Il était cinq heures quand nous l’entendîmes arriver. Il « meuglait »
une chanson irlandaise en s’interrompant de temps à autre pour
invectiver quelqu’un ou quelque chose.
— Shut up, you featherbrain !
Ma grand-mère avait beau être habituée aux extravagances de son
Irlandais de mari, elle ne fut quand même pas longue à réaliser que
quelque chose clochait. Elle allait sortir quand il poussa la porte
d’entrée.
— %£$?#&%Ω‡¿!!!
Il titubait comme s’il avait bu toute une cargaison de bouteilles de
scotch, en même temps qu’il boxait avec un sac de provisions qui
bougeait comme s’il était en vie.
Tout le monde comprit qu’il n’y avait plus que deux issues possibles :
ou bien il tomberait sur le derrière, ou bien il embrasserait le
plancher.
Vous me croirez si vous voulez, il trouva le moyen de faire mieux. Il
s’affala de tout son long sur le plancher de la cuisine en hurlant comme
un possédé. Le sac toucha le sol en même temps que lui. Un canard
furieux en sortit en cancanant et en gigotant comme s’il était atteint
de la danse de Saint-Guy. — Come here, featherbrain !
Ma grand-mère était dans tous ses états. Elle courut se réfugier dans
sa chambre, le canard sur ses talons. Il commençait à lui picosser les
jambes quand elle a finalement réussi à ressortir de la chambre en lui fermant la porte au nez.
— Qu’est-ce qui t’as pris de nous ramener un canard vivant ? Es-tu en train de r’virer fou ? — Give me my butcher’s knife. — Tu ne vas pas te mettre à faire boucherie à ton âge ? — This worm’s eater deserves to die.
Quand je vous disais qu’il était têtu comme une mule... Il avait beau
être saoul comme une bourrique, il n’en persistait pas moins dans son
intention de plumer le malheureux volatile.
Ma grand-mère n’avait pas l’habitude de le contredire, mais c’en était
trop pour elle. Elle l’aida à se relever et demanda à ses amis
irlandais de le déshabiller et de le mettre au lit.
Les protestations du vieil escogriffe n’empêchèrent pas ses
tortionnaires de lui enfiler son vieux pyjama et de le border dans le
lit de la chambre d’amis. Il tomba aussitôt dans un sommeil comateux
entrecoupé de ronflements.
Ma grand-mère décida que le mieux était de ramener la pauvre bête au Lac Brome. Mon oncle Catfish pensait autrement. — Papa a raison. Sa place est dans ta poêle à frire. Il a été élevé pour être mangé. Je suis venu à la défense du coin-coin. — Nous allons tous mourir un jour, oncle Catfish, mais pas nécessairement aujourd’hui. C’est pareil pour le canard. Ce fut ma grand-mère qui trancha.
— Ce canard-là s’en retourne au Lac Brome. Même que je vais lui
servir une platée de légumes crus et une poignée de grains de maïs pour
nous faire pardonner de l’avoir maltraité.
J’aurais cru que le canard allait se débattre comme un diable dans
l’eau bénite, mais il se laissa attraper sans faire d’histoire.Mon grand-père se réveilla à la fin du repas. — Where is that clumsy thing ? — Qui ça ? demanda ma grand-mère. — I’m talking about the duck. — Quel canard ? Avez-vous vu un canard, vous autres ? Tu bois trop, mon pauvre vieux...
Ma grand-mère était bonne joueuse. Elle ne le laissa pas mariner trop
longtemps. Quand il comprit que Featherbrain était rentré au Lac Brome,
il se montra beau joueur à son tour et porta un toast à sa santé.
— À la santé de Featherbrain, le roi des conards. Il avait dit cela en français. — Tu parles français, grand-papa ? — No way ! — Mais... — Shut up, you yacking son of a gun. Guys (il s’adressait à ses amis musiciens), now it’s time to blow the house down ! Nous avons dansé jusqu’aux petites heures. Ce fut, et de loin, le plus beau Noël de ma vie. Allez savoir pourquoi...
© Quitte ou Double et Raymond Paquin (2010). Tous droits réservés.